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Eloge de l'ombre

Festival Voix Nouvelles-Royaumont

PROGRAMME

Leçons de Ténèbres (fragment 1) :: Couperin / Combier
pour flûte, clarinette, (célesta), (alto), violon, violoncelle

Respiration de Bouddha :: Bertrand Dubedout
pièce électroacoustique

Lo spazio inverso :: Salvatore Sciarrino
pour flûte, clarinette, célesta, violon, violoncelle

Dialogue de l'ombre double :: Pierre Boulez
version saxophone et électronique

Leçons de Ténèbres (fragment 2) :: Couperin / Schuehmacher
Flûte, clarinette, guitare, alto, violoncelle

Austérités ardentes :: Bertrand Dubedout
pièce électroacoustique

Bonbori Noriko Baba
Flûte, clarinette, guitare, alto, violoncelle

Scénographie : Pierre Nouvel



ELOGE DE L'OMBRE - Leçons de lumières

Il sera question de créer un événement tant sonore que scénique – même si cet événement aura avant tout la forme d'un concert – qui entremêle un parcours sonore et un
parcours visuel pour lequel l'ombre et la lumière en guideront intrinsèquement le déroulement. Ces relations, entre musique et création lumineuse, nous les imaginons de
différentes natures : de cause à effet, de contradictions (ne pas voir ce que l'on entend et inversement), de coexistences.
Deux sources nous guideront dans l'élaboration de ce concert. L'une musicale et liturgique : le principe des Leçons de Ténèbres, l'autre plus proprement littéraire et poétique à laquelle se rattachera la création prévue de Noriko Baba: Éloge de l'ombre de Junichirô Tanizaki.

Ce concert de l'ensemble Cairn se rapporte au lieu dans lequel il aura court :
L'Abbaye de Royaumont, le réfectoire des moines qu'il sera question d'occuper d'ombres et d'apparitions lumineuses.
Il sera question de créer une troupe, un groupe de travail qui rassemble un ensemble de musiciens (Cairn), un directeur artistique (jérôme Combier), une compositrice (Noriko Baba), un scénographe vidéaste (Pierre Nouvel), un ingénieur du son-informaticien (Franck Rossi).

Quelques réflexions sur l'obscurité
L'obscurité, qu'est-ce donc ?
un lieu en soi, le réfectoire des moines de l'Abbaye de Royaumont, la lumière
filtrée par les vitraux, la tombée du jour.
une ambiance dans laquelle se trouve plongé le spectateur afin de recevoir /
percevoir d'une manière autre, quelque chose : l'obscurité comme un liquide amiotique.
une création (on dit : création lumière, faire le noir) qui détourne la lumière
réelle au profit de lumières artificielles (obscurité artificielle), une petite magie ; déplacer le
spectateur de son environnement quotidien, de sa lumière quotidienne de son obscurité
quotidienne.
un état psychologique : l'obscurité prépare au recueillement (sois sage ô ma
douleur et tiens-toi plus tranquille, tu réclamais le soir le voici il descend). Liturgie
chrétienne (Les leçons de Ténèbres de Couperin) et rêveries romantiques (Nocturnes de Fauré
ou Chopin)

Evocation des Leçons de Ténèbres
Les Leçons de Ténèbres seront la première image que nous souhaitons convoquer dans ce concert. Toutefois nous souhaitons que cette évocation ne soit jamais trop illustrative mais plutôt comme en filigrane, lointaine. Nous n'oublions pas avant tout que lors des liturgies propres à ces leçons, la lumières et l'obscurité se matérialisaient par la lumière déclinante du jour même et celle diffuse de bougies ou de cierges. Les "Leçons de Ténèbres" appartiennent à la liturgie de la Semaine Sainte et font référence
aux Lamentations de Jérémie. Elles ont court durant la Semaine Sainte, durant les Mercredi, Jeudi et Vendredi Saint, se traduisent par l'extinction progressive de 12 bougies qui représentent les 12 disciples, la 13ème bougie qui brûle seule à la fin de la cérémonie représente le Christ rédempteur.
Les Leçons de Ténèbres de François Couperin sont au nombre de trois, les deux premières étant écrites pour une voix seule, la troisième pour deux voix de dessus. Chaque verset en latin est précédé de la lettre hébraïque qui le commençait dans le texte hébreu. Cette liturgie de la Semaine Sainte comportait également l'installation de voiles sur toutes les statues et les crucifix de l'église.

Eloge de l'ombre, les lanternes de papier, Bonboni
Nous espérons également naviguer vers des lumières plus orientales et nous inspirer des éclairages filtrés que l'on rencontre souvent au Japon, ceux des portes coulissantes, des lanternes en papier. Dans Eloge de l'ombre, Junichirô Tanizaki s'interroge sur l'importance de l'ombre et la qualité particulière de la lumière toute deux présentes dans les maisons traditionnelles du Japon. Cette part d'ombre comme consacrée qui « vaut tous les ornements du monde ». Ce livre est une réflexion sur l'espace de méditation qu'offre l'intérieur japonais, et explore plus précisément les différents éléments de l'habitat japonais. Depuis les auvents où règne l'ombre épaisse, aux «shoji» (portes en papier de riz) qui diffusent une lumière blanche sans toutefois percer entièrement l'obscurité de la pièce.
«Souvent il m'arrive de m'arrêter devant un shoji pour contempler la surface du papier, éclairée sans être pour autant éblouissante» (1) jusqu'au « toko no ma », petite alcôve ménagée dans le mur pour y disposer calligraphies ou fleurs, qui est une zone d'ombre douce invitant l'esprit à se recueillir. «Les reflets blanchâtres du papier, comme s'ils étaient impuissants à entamer les ténèbres épaisses du toko no ma, rebondissent en quelque sorte sur ces
ténèbres, révélant un univers ambigu où l'ombre et la lumière se confondent» (2)

Ainsi, pour nous, ce qui ferait sens dans l'utilisation de la lumière serait la conception d'un éclairage (ce rapport particulier ombre/lumière) comme d'une source de méditation. «sans autre moyen que du bois sans apprêt et des murs nus, l'on a aménagé un espace en retrait où les rayons lumineux que l'on y laisse pénétrer engendrent de ci de là, des recoins vaguement obscurs ( ? ) Et pourtant, en contemplant les ténèbres tapies derrière la poutre supérieure, à l'entour d'un vase en fleurs, sous une étagère, et tout en sachant que ce ne sont que des ombres insignifiantes, nous éprouvons le sentiment que l'air, à ces endroits là, renferme une épaisseur de silence, qu'une sérénité éternellement inaltérable règne sur cette obscurité.» (3)

1 Éloge de l'ombre, Junichirô Tanizaki, éd ; P.o.f, trad. René Sieffert (éd. française de 1977, éd. originale de 1933) p.58
2 ibid p. 59
3 ibid p. 56

Musique et Obscurité/Lumière
Définir une programmation qui s'articule autour de cette notion d'obscurité. Musicalement, est-ce que l'obscurité peut signifier quelque chose ? Ne pas perdre de vue que
la lumière (l'obscurité n'existe que parce qu'il y a lumière) n'est pas la matière avec laquelle travaille le musicien. Se garder des analogies trop faciles : de même que l'obscurité n'existe que parce qu'il y a lumière, le silence n'existe que parce qu'il y a du sonore. Donc il n'est pas question vraiment d'une analogie, mais de rapprochements, d'une concomitance. Explorer différents répertoires (baroque, romantique, contemporain) mais leur donner une teinte particulier au travers d'instrumentations, de re-visitations. Instrumentations des leçons de ténèbre de Couperin, des Nocturnes de Chopin (on pense aux instrumentations-oeuvres de Berio/Schubert, Sciarrino/ Gesualdo, Pesson/Brahms). Dans ces deux cas quelle était l'imagerie liée à l'obscurité ? Imaginer une création musicale celle de Noriko Baba qui, dès les premiers instants de sa composition, inclut dès une réflexion sur la représentation scénique, plus spécifiquement pour nous sur l'éclairage en jeu.
L'oeuvre initiale qui, avant tout peut-être, a guidé ce projet reste Dialogue de l'ombre double de Pierre Boulez pour sa « petite scénographie » autour de l'ombre. La pièce, pour un instrument et électronique, commence dans un noir épais. On y devine l'instrumentiste debout, mais à peine voit-on son ombre, si bien qu'on ne sait vraiment si les premières notes entendues sont de son fait ou dues à la diffusion d'une bande sonore, ce qui se révèlera être le cas.
Nous pensons également à Salvatore Sciarrino dont le corpus d'oeuvre comprend nombre références au noir, à l'obscurité : Introduzione all'oscuro, infinito Nero, Lo spazio
inverso.

BONBORI de Noriko Baba.
La pièce s'intitule «Bonbori» qui signifie «Lanterne de papier», l'origine de ce mot remonte à l'époque Edo qui signifiait alors un état brumeux et estompé voire flou. La pièce va durer environs 7 minutes. La salle de concert est sombre pendant toute la pièce, le timbre (le son) et la lumière apparaissent et disparaissent d'une manière floue. On voit chaque instrument (et seulement chaque instrument, donc pas d'instrumentiste ) vaguement comme si on voyait la beauté du laquage de bol japonais dans une salle mal éclairée. La pièce est presque tout le temps en pianississimo, sauf certain moment en mezzo-piano. Sur la partition, une portée sera dévolue à l'éclairagiste, en le considérant comme un interprète. » Noriko Baba

Musiciens de Cairn pour ce concert :
Flûte Cédric Jullion - Clarinette Ayumi Mori -
Saxophone Jérôme Laran - Guitare Marie Langlet -
Piano Carolin Cren - Violon Julian Boutin
Alto Erwan Richard - Violoncelle Jérémie Maillard

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