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ALAN -T.) / Pierre Jodlowski

Projet

Opéra de chambre

pour 1 chanteuse, deux comédiens, ensemble de chambre et dispositif audiovisuel

conception, musique : Pierre Jodlowski

musiciens de l’ensemble CAIRN

collaboration artistique : Jérôme Combier

livret : n/a

mise en scène : n/a

 

Prologue

- Bonjour 

- Bonjour

- Comment vous appelez-vous ?

- Je ne sais pas.

- Vous ne savez pas ?

- Si !

 

 

Prémisces

 

Le 25 décembre 2013, jour de Noël, je me trouve dans un avion et parcours assez distraitement le journal "Le Monde". Mon attention se porte sur un entrefilet à propos d'Alan Turing. On y apprend que la veille, le 24 décembre, la couronne d'Angleterre a adressé publiquement son pardon à titre posthume au mathématicien. Ayant assumé publiquement d'avoir eu des relations homosexuelles, Turing s'était vu, en 1952, contraint à la castration chimique, l'homosexualité constituant un délit en Angleterre. À la lecture de cet article je m'interroge sur la trajectoire de cet individu d'exception et sur sa relation à la communauté publique. À la densité et l'importance historique de ses travaux s’opposent une absence de reconnaissance puis sa mise à l'écart par décision de justice, décision qui entraînera son suicide en 1954. Turing apparaît comme une incarnation tragique dans l'Histoire du XXème siècle : l'un de ses plus grands contributeurs au titre du progrès scientifique et pourtant victime de résistances obscures, d'une intolérance quant à sa marginalité.

Programme

Structure opératique

 

Les mécanismes qui préfigurent à l'écriture d'un projet opératique peuvent s'appuyer aujourd'hui sur de multiples paradigmes qu'ils soient conceptuels, littéraires, philosophiques ou simplement narratifs. La personnalité d'Alan Turing, en tant que sujet d'opéra, m'intéresse particulièrement dans le dédoublement intrinsèque qui la caractérise. Cette figure ne peut être envisagée, racontée ou même exprimée en se réduisant soit à l'anecdote de ses découvertes (pourtant passionnantes en tant que telles) soit à sa tragique destinée (au risque d'en faire par simplification la victime d'un mauvais récit). Ce sont bien les deux axes d'une vie complexe qui peuvent constituer le socle d'un propos, lui-aussi forcément complexe dans son souci d'élargir les réflexions et concepts, ici à l'œuvre.

La marginalité de Turing n'est-elle pas finalement profondément inhérente à son génie ? Et si cette marginalité est finalement acceptée, du moins pardonnée par la couronne d'Angleterre, n'avons-nous pas, sous nos yeux, des expressions constantes d'états marginaux que nous continuons d'entretenir comme tels, voire de réprimer plus encore dans le moralisme bien-pensant des civilisations modernes ?

Alan T.) se veut être ici l'évocation d'une figure historique autant que symbolique. Un parcours non linéaire dont la narration, confiée à un auteur contemporain, glisse de l'extérieur à l'intérieur. Ainsi, lorsque l'on évoque la machine ENIGMA, un système de cryptage utilisé par les nazis, et le fait que Turing fut à même de concevoir une machine capable de décrypter ces codes, on parlera ici du mensonge. De la machine comme instrument mécanisé de transformation, celle qui nous fait perdre prise sur une certaine idée du réel. Dans son remarquable spectacle autour de Turing et Hannah Arendt *, le metteur en scène Jean-François Peyret évoque à propos de son travail "Un spectacle dont la seule ambition serait d'être un (modeste) bréviaire de l'inhumanité de ce siècle." 

Ce projet d'opéra s'inscrit dans une ambition similaire qui s'appuie sur le statut ambivalent d'Alan Turing comme zone première de réflexion sur les glissements passés, présents et futurs de nos états de conscience.

 

Le projet musical emprunte à l'univers du mathématicien nombre d'éléments propices au développement d'idées. En particulier une investigation constante sur la question de la transformation sonore dans une dynamique formelle (conduite temporelle). De même, le principe de transformation est également à l'œuvre dans la manière d'envisager l'écriture instrumentale amplifiée et spatialisée faisant appel à des traitements spécifiques qui définissent une autre réalité. L'un des axes de travail repose également sur la notion d'interpolation 

rythmique par application de techniques de cryptage. L'idée est ici de développer des cellules rythmiques par simplification ou complexification successives, s'appuyant directement ainsi sur des méthodes algorithmiques dont Turing fut l'un des grands instigateurs.

Les 3 voix convoquées pour le projet constituent un trio symbolique : "homme, femme, avatar (machine)" qui incarne une entité référante au fameux test de Turing. En outre, dans l'imbrication du chant et du texte parlé, on peut voir une volonté d'étendre la parole à des territoires multiples. Particulièrement intéressé par la notion de cryptage vocal et la capacité des voix numériques à nous émouvoir (ou pas), il semble que le chant puisse devenir cette zone ambiguë d'une parole insaisissable et pourtant pertinente, à un autre endroit que le sens.

 

* Histoire Naturelle de l'esprit, Jean-François Peyret, 2000

 

 

éléments de dramaturgie

ENIGMA

 

La machine ENIGMA est un appareil utilisé par le régime nazi pour crypter des messages militaires. On attribue à Alan Turing et ses équipes, la création d'une machine à même de décrypter ces messages, ce qui, selon Churchill lui-même, fit gagner deux années à la résolution du second conflit mondial.

La notion de cryptage, ici mise en œuvre par un système de traitement de la voix en temps-reel, me semble particulièrement intéressante en tant qu'objet scénique. Il s'agirait de fabriquer un dispositif permettant de matérialiser le cryptage : une boite qui transforme les mots, qui en change la nature spectrale et sémantique. Le cryptage est omniprésent et communément utilisé de nos jours par les sections de police, de services secrets, de réseaux politiques ou d'informations. Les résultats sonores (voir annexes) de cryptage vocal analogique ou digital produisent une réaction perceptive particulièrement stimulante : leur nature est en effet très ambiguë entre la certitude d'une provenance humaine et leur caractère incompréhensible.

 

éléments de dramaturgie

LE PROBLÈME (OU POLYGRAPHIE) DU CAVALIER

 

Ayant déjà travaillé en profondeur sur l'univers de l'écrivain Georges Perec, j'apprends avec une certaine jubilation que le fameux problème du cavalier (une méthode consistant à déplacer le cavalier sur un échiquier sans qu'il passe deux fois par la même case - méthode utilisée par Perec pour définir le chapitrage de son livre "La vie mode d'emploi") n'est pas sans lien avec les découvertes de Turing sur les machines "pensantes". En 840, le joueur et théoricien d'échecs arabe al-Adli ar-Rumi en donne déjà une approche théorique ; reprise et développée par Pierre Rémond de Montmort au XVIII ème siècle dans « Essay d'analyse sur les jeux de hazard » puis par Abraham de Moivre qui écrit en 1918 un ouvrage intitulé « La théorie du hasard » qui préfigure les recherches sur les lois de probabilités. C’est l'étude de ces lois et leur développement qui conduisent Turing à l'établissement de systèmes opératoires (machines) capables de prendre des décisions "intelligentes". Le point le plus important étant l'intégration du concept de mémoire. Une machine peut revendiquer cette capacité dès lors qu'elle est capable, pour prendre une décision, de tenir compte d'états antérieurs.

Ici aussi, on peut imaginer comment un espace scénique peut s'emparer de ces concepts, les absorber en tant qu'éléments de décors autant que dans des processus d'écriture musicale. La complexité du formalisme en mathématiques tient essentiellement dans le fait qu'il s'agit d'un langage spécialisé, peu accessible en-deça d'un savoir spécifique. Pour autant, les accumulations d'équations, de courbes, de lois, d'axiomes, de théorèmes constituent une matière très dense et vertigineuse qui peut trouver de nombreux échos dans l'univers plastique, musical et sémantique de l'opéra. 

 

éléments de dramaturgie

LE TEST DE TURING

 

Alan Turing, on le sait, est en quelque sorte le père de l'intelligence artificielle. Convaincu que les machines seraient à même de penser de manière autonome, il a élaboré des structures algorithmiques fondamentales qui posent les bases des systèmes informatiques actuels. L'une de ses contributions les plus intéressantes consiste en la formalisation d'un test mettant en relation trois individus (deux êtres humains et une machine). Le principe de ce test est le suivant : l'un des individus (être humain) doit poser des questions aux deux autres et déterminer s’il s'adresse à l'autre être humain ou bien à la machine. Depuis les années 50, les sociétés de développement en intelligence artificielle se confrontent régulièrement à ce test ou des principes d'évaluation dérivés. Bien évidemment l'intelligence artificielle est aujourd'hui mise en œuvre constamment dans des systèmes semi-autonomes mais dans lesquels le pouvoir décisionnel reste toujours entre les mains d'individus qualifiés. La science-fiction s'est abondamment nourri de ce thème, en particulier l'auteur américain Philip K. Dick qui dans « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » met littéralement en scène un dérivé du test de Turing permettant d'identifier une machine au travers d'impulsions émotionnelles.

Cette séquence, qui a été portée à l'image par Ridley Scott dans son film « Blade Runner », comprend toutes les caractéristiques d'un acte opératique avec une extrême densité de tension, une forte dramaturgie portée par l'issue du test et, bien sûr, un dimension réflexive étendue. Car en effet, dans la société contemporaine, où l'ordinateur commence à prolonger très sérieusement et de manière exponentielle, les membres humains, on est en mesure d'envisager le test de Turing sous un angle un peu différent : la question ne serait peut-être plus ici de savoir reconnaître l'homme de la machine mais d'identifier le pourcentage de la machine qui s'est déjà insinué dans l'homme, développant des caractéristiques comportementales inédites…

 

 

 

ALAN TURING

repères biographiques

 

Naissance en 1912

Jeunesse : études brillantes, prédisposition aux mathématiques ; dans un contexte puritain anglo-saxon ses aptitudes ne sont pas particulièrement encouragées par ses professeurs ; il s'intéresse à Einstein et sa remise en question des lois de la physique (Euclide et Newton).

Université : s'initie à la logique, théorème de la limite centrale, problème des ordres de décision, question des probablitiés (De Moivre et Laplace) ; remise en question de sa foi (il devient athéiste) suite à la mort d'un de ses amis ; rencontre avec Wittgenstein (désaccords profonds autour du concept de vérité).

Pratique de la course à pied. Intègre à partir de 1938 un département des services secrets britanniques ; participe aux recherches pour casser le code ENIGMA utilisé par les nazis. Développe plusieurs prototypes de machines et conçoit un modèle permettant de coder la voix humaine.

Après la guerre poursuit ses travaux sur les machines et les systèmes logiques ; conçoit plusieurs projets freinés par les institutions et de nombreuses réticences à son encontre ; fait une incursion dans le domaine de la biologie puis continue son travail qui pose les bases de l'intelligence artificielle ; publication en 1950 d'un article de synthèse sur ses recherches « Computing Machinery and Intelligence ». Il affirme par ailleurs à cette époque son homosexualité.

Turing est impliqué dans un procès lié à sa vie privée et son orientation sexuelle qu'il n'a jamais niée ; sur fond de guerre froide, il est jugé par l'état britannique et condamné à une castration chimique ; il sera exclu des milieux scientifiques et les conséquences psychiques du traitement qu'on lui imposent le conduisent à un grand isolement.

Turing est retrouvé à son domicile en 1954, empoisonné. On aurait retrouvé une pomme croquée à ses côtés dont l'histoire a fait légende - certains y ont vu l'une des origines du logo de la firme Apple… L'un des films préférés de Turing était « Blanche neige ».

En décembre 2013, à titre posthume, l'état britannique lui demande publiquement pardon pour le traitement qui lui a été réservé.

 

 

 

Intolérance ENIGMA Homophobie Mensonge Décisions Cryptage Machine Matière Noire Test Pouvoir Intelligence Suicide Variables Mémoire Processus Formalisme Traitements Instant…

 

 

Pierre Jodlowski - compositeur

 

Pierre Jodlowski développe son travail en France et à l’étranger dans le champ des musiques d’aujourd’hui. Sa musique, souvent marquée par une importante densité, se situe au croisement du son acoustique et du son électrique et se caractérise par son ancrage dramaturgique et politique. Son activité le conduit à se produire dans la plupart des lieux dédiés à la musique contemporaine mais aussi dans des circuits parallèles : danse, théâtre, arts plastiques, musiques électroniques. Il est également fondateur et directeur artistique associé du studio éOle - en résidence à Odyssud Blagnac depuis 1998 - et du festival Novelum à Toulouse et sa région.

Son travail se déploie aujourd’hui dans de nombreux domaines, et, en périphérie de son univers musical, il travaille l’image, la programmation interactive pour des installations, la mise en scène et cherche avant tout à questionner les rapports dynamiques des espaces scéniques. Il revendique aujourd’hui la pratique d’une musique “active” : dans sa dimension physique [gestes, énergies, espaces] comme psychologique [évocation, mémoire, dimension cinématographique]. En parallèle à son travail de composition, il se produit également pour des performances, en solo ou en formation avec d’autres artistes. 

Dans ses projets, il a collaboré notamment avec les ensembles Intercontemporain, Ictus - Belgique, KNM – Berlin, le chœur de chambre les éléments, l’Ensemble Orchestral Contemporain, le nouvel Ensemble Moderne de Montréal, Ars Nova en Suède, Proxima Centauri, l’ensemble Court-Circuit et de nombreux solistes de la scène musicale internationale… Il mène par ailleurs des collaborations privilégiées avec des musiciens comme Jean Geoffroy – percussion, Cédric jullion – flûte, Wilhem Latchoumia – piano, pour des œuvres et des recherches sur les nouvelles lutheries. Il se produit récemment en trio avec Roland Auzet (percussion) et Michel Portal (clarinette-basse), avec le batteur Alex Babel et d’autres artistes du milieu des musiques improvisées. Son travail sur l’image l’amène à développer des collaborations avec des artistes plasticiens, en particulier, Vincent Meyer, David Coste et Alain Josseau. Il travaille également avec le scénographe Christophe Bergon sur plusieurs projets à la croisée du théâtre, des installation, du concert ou de l’oratorio. Il a reçu des commandes de l’IRCAM, de L’Ensemble Intercontemporain, du Ministère de la Culture, du CIRM, du GRM, du festival de Donaueschingen, de la Cinémathèque de Toulouse, de Radio France, du Concours de Piano d’Orléans, du festival Aujourd’hui Musiques, du GMEM, du GRAME, de la fondation SIEMENS, du Théâtre National du Capitole de Toulouse, du projet européen INTEGRA, du studio EMS - Stockholm, de la fondation Royaumont, du Cabaret contemporain, de la Biennale de Venise…

Lauréat de plusieurs concours internationaux, il a obtenu les Prix Claude Arrieu (2002) et Hervé Dugardin (2012) attribués par la SACEM ; il a été accueilli en résidence à l’Académie des Arts de Berlin en 2003 et 2004. De 2009 à 2011, il est compositeur en résidence associé à la scène conventionnée Odyssud - Blagnac [dispositif initié et soutenu par la SACEM et le Ministère de la Culture]. En 2012, il a été sélectionné pour le Prix des Lycéens attribué au disques de musique contemporaine et a reçu en 2013 un Prix de l’Academie Charles Cros pour son disque "Jour 54" paru aux éditions Radio France.

Ses œuvres et performances sont diffusées dans les principaux lieux dédiés aux arts sonores contemporains en France, en Europe au Canada, en Chine au Japon et à Taïwan ainsi qu’aux Etats-Unis.

Ses œuvres sont en partie publiées aux Éditions Jobert et font l’objet de parutions discographiques et vidéographiques sur les labels éOle - Records et Kaïros. Il vit actuellement entre la France et la Pologne.

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